15/12/2008

L’avenir de la presse, une affaire de volonté

Les très controversés Etats généraux de la presse auront suscité nombre de réactions, du moins parmi les journalistes, et l’agence n’est pas en reste… Dans la revue Medias (n°19 – hiver 2008) et sur Mediapart, Nata Rampazzo et Gérard Desportes livrent leur analyse et proposent de recentrer le débat sur le contenu et son inscription dans la révolution numérique.

Par Gérard Desportes (journaliste à Mediapart) et Nata Rampazzo (designer de presse).

L’anecdote, comme souvent, en dit plus long sur la crise de la presse française que tous les rapports sur le sujet : quand on se rend sur Newseum.org pour y consulter les unes des journaux du monde entier, on y découvre 648 titres envoyés d’Albanie, du Pérou, d’Inde, des Etats-Unis, d’Europe mais… un seul titre français ! Et pas n’importe lequel, La Tribune, c’est-à-dire le dernier quotidien national ayant fait l’objet d’une cession dans des conditions qui, là encore, sont révélatrices d’une activité qui emploie 400 000 personnes… et concourt à la démocratie.
On ne peut mieux signifier la spécificité de la crise de la presse française, son isolement et son « entre-soi » dépressif, elle qui est la plus subventionnée des pays occidentaux et la plus mal distribuée : dans toutes les écoles de journalisme, on apprend à être curieux mais un seul éditeur hexagonal croit utile d’appartenir à cette géographie du « quotidien monde » qu’est devenue le Web… Pourtant, à l’heure de la mondialisation, présenter sur Internet sa « une », qui constitue rien moins que la vitrine d’un journal, ce que ses équipes rédactionnelles offrent de vision, d’émotion, de compréhension du monde, de distraction, devrait être une ardente obligation pour chaque éditeur. Mais pas en France.
Les canards, comme les oiseaux, se cachent donc pour mourir. En décidant le 2 octobre de lancer des états généraux de la presse, Nicolas Sarkozy a sans doute pris une bonne initiative. Tout a été dit néanmoins sur la méthode qui consiste à imposer du sommet un groupe de pilotage de quatre personnes nommées par l’Elysée, encadré par les conseillers du Prince, sans que, ni la composition de ces groupes, ni la publicité des débats, permette de dire ce qui s’y passe. Et que penser d’états généraux sans le peuple lecteur ? Un mois a passé et rien. Ou plutôt, des indiscrétions, des rumeurs sur des secours financiers de l’Etat pour tel ou tel titre, tel secteur. On ne sait rien, en revanche, sur le fond et ce qui devrait être le débat de tous reste une affaire de spécialistes. Mais comment peut-on imaginer sauver un patient de sa neurasthénie sans ouvrir les fenêtres et lui faire respirer l’air du large ?
Bien sûr, la presse est une industrie, mais on ne fait pas un journal comme on fabrique une boîte de petits pois ; il s’agit aussi et surtout d’information, d’opinion publique et de culture. Comment escompter un sursaut sans que la question des contenus ne soit mise sur la place publique et discutée par les citoyens que ces enjeux intéressent ?

L’exception française est criante et elle n’est pas à notre honneur
Partout dans le monde, on expérimente, on invente les supports de demain, où chacun ira d’un lien hypertexte à une vidéo et d’une image à une base de données, sauf dans ces états généraux où l’on gère le patrimoine et accommode les restes davantage que l’on cherche à briser le cercle vicieux. Ce repli est suicidaire.
La révolution numérique accroît encore les écarts. À de très rares exceptions, les sites internet adossés aux journaux hexagonaux n’offrent qu’une pâle copie de ce qui se fait ailleurs. Il n’est pas nécessaire d’aller aux Etats-Unis pour s’esbaudir devant la richesse des contenus multimédia ; en Italie, La Repubblica, avec une vingtaine de sites, montre la voie de ce qu’il est possible de faire. En Espagne ou au Danemark aussi, les sites n’ont rien à voir avec ce qui se fait ou ne se fait pas en France. En termes d’arborescence, de place de la vidéo et de contenus sonores, d’interactivité, le fossé se creuse. L’exception française est criante et elle n’est pas à notre honneur. Cette défaite est collective. Il n’est cependant pas certain que, dans les arrière-salles de ces états généraux, on cherche à modifier le cours des choses. Il reste 70 quotidiens en France. Combien dans dix ans ?
En lançant les états généraux, le président de la République a évoqué la paupérisation du secteur et il a raison, la presse française se débat dans la misère. Le nombre des pages proposées à la lecture avoisine les 90 dans les standards internationaux, il n’est que de 32 chez nous. Les rédactions s’étiolent. Cette pauvreté se manifeste maintenant dans des domaines qui feront la différence demain, le visuel, les bases de données, la relation avec les lecteurs, et c’est grave.
Pourquoi le Web est-il considéré en France comme un média, et un média concurrent qui a coulé la vente des journaux papier, et non comme un outil qui pourrait transformer le métier, améliorant certes la productivité, mais permettant surtout de dégager des moyens pour les investir dans l’enrichissement des contenus ? Dans de nombreux pays, le Web a été placé au centre du travail des journalistes. Il est ici craint, voire diabolisé par les syndicats qui y voient une surexploitation des salariés et par les éditeurs qui ne veulent pas de structures horizontales. Pourtant, travailler en réseau réduit l’espace-temps, permet l’accès à des connaissances, favorise les échanges et crée de la richesse à tous les sens du terme. Mais pas ici. Par exemple, comment expliquer que le Web soit très peu utilisé par les journaux pour tester la communauté de leurs lecteurs (comme le font par exemple La Voix du Nord et Nord Éclair), proposer des sujets à la vente avant de les imprimer, interagir avec cette même communauté dans la couverture d’un événement ? Comment expliquer que le boucher ou le boulanger du coin connaît mieux ses clients qu’un journal ses lecteurs ? Cette façon de subir la crise dépasse l’entendement.

Comment ne pas s’interroger sur la médiocrité de l’interactivité ?
Et comment ne pas remettre en cause la formation telle qu’elle se pratique en France, toujours sur le même modèle, avec les mêmes techniques complètement dépassées. Nos fabriques de chômeurs envoient à l’abattoir des générations de jeunes, toujours plus diplômés. Quel éditeur a réagi pour tenter de prendre le train en marche ? Comment expliquer que très peu de Français se rencontrent dans les séminaires de formation qui s’organisent à Copenhague ou à Milan sur l’avenir de cette profession tandis qu’affluent de tout le continent des designers, des maquettistes, des graphistes multimédia et des journalistes ? L’absence de curiosité, l’uniformisation commence dès la formation. De nouveaux métiers apparaissent, par exemple des développeurs-journalistes, qui compilent des sources dans des bases de données pour en extraire des synthèses intéressant le public, ou des « editor-design » qui déclinent des contenus multimédia et les mettent en scène. Où sont-ils ?
Comment ne pas s’interroger sur la médiocrité de l’interactivité ici, quand par exemple deux cents bloggeurs contribuent à la confection du Gotenborg Post en envoyant au journal articles et photos. Et en Grèce, un journal comme L’Elefteros, grâce à son nouveau design plus dynamique, est parvenu à jeter un pont entre le papier et son site Internet, passant de 40 à 120 000 exemplaires par jour, en jouant sur cette relation nouvelle. Il n’y a aucune fatalité.

Un journal est d’abord une communauté
Tandis que partout dans le monde, on parle convergence des supports, mutualisation des contenus, intelligence collective, en France, on continue de penser catégories professionnelles, droits d’accès différenciés entre niveaux hiérarchiques, contenus spécifiques pour tel ou tel support. Les éditeurs et les rédactions ne parviennent plus à être des entrepreneurs, ils subissent leur propre histoire et il est probable que les journaux (au sens large) ne joueront plus le rôle qu’ils tiennent depuis la Révolution française. Extraordinaire paradoxe de ces états généraux censés voler au secours d’une profession alors qu’ils vont probablement en constater le déclin : éditeurs et journalistes doivent accepter les nouvelles frontières technologiques (avec les conséquences sociales qu’elles induisent sur la mobilité mais aussi sur le droit d’auteur) et les modifications en cours dans la transmission des savoirs et des connaissances. Un journal, quel que soit son support, papier ou numérique, est d’abord une communauté. La presse nationale l’a trop oublié. Malgré ses habitudes un peu « ringardes », comme on dit à Paris, la presse quotidienne régionale montre qu’elle demeure un creuset toujours actif, une réelle agrégation de savoirs, d’histoires, de mémoires bien vivantes. Bref, une communauté qui partage espace social et proximité d’information. Ce qui se passe à La Montagne — convergence du quotidien papier et d’une chaîne de télévision — indique un chemin que d’autres journaux dans d’autres régions empruntent déjà. Il en va de même sur certains sites, réseaux sociaux qui regroupent du texte, du son, de la vidéo en fonction de centres d’intérêts ou de lieux. La cohabitation de journalistes professionnels et de bloggeurs amateurs, le maillage des territoires, la fusion du global et du local, voilà les axes du développement.

Une nouvelle ère s’ouvre pour les quotidiens, qui doit leur permettre de retrouver un rôle moteur. Quel que soit le support, les journaux demeureront des vecteurs importants du développement local, de l’organisation de la société. A condition d’être dans le mouvement de la création, du partage technologique et des valeurs démocratiques… la qualité future d’un média consistera à s’intégrer en profondeur dans le territoire, à susciter toujours plus d’interactivité et de participation. Le journal sera mon journal. Et dans mon journal, j’en aurai plusieurs rassemblés.
Mais comme disait Senèque, « velle non discitur », vouloir ne s’apprend pas. Alors qu’importent les états généraux. Ils passeront. Des mesures d’urgence, de sauvetage, seront prises. Admettons. Mais il faut qu’en toute indépendance et avec une ferme volonté de réforme, éditeurs et journalistes imaginent ensemble de nouvelles manières d’organiser le travail et des relations inédites avec le lecteur.

28/10/2008

Réflexions sur la rédaction du futur

Glané sur le blog de Benoît Raphaël (intitulé « Demain, tous journalistes ? »), ce résumé des conclusions du « New Business Models for News Summit » qui s’est tenu le 23 octobre dernier à New York, sous la houlette de Jeff Jarvis.

Dans son compte rendu, le bloggeur insiste sur quelques idées clés : la rédaction de demain comptera seulement 35 journalistes . Par quel miracle ? Grâce à l’information en réseau (journalisme de liens, journalisme participatif, etc.). La nouvelle rédaction, délocalisée, sera recentrée sur son savoir-faire initial : le reportage de terrain, facilité par les équipements multimédia à la disposition du journaliste. Pour le reste, pensez « link ».

14/08/2008

E-publishing : mort du papier ou seconde vie ?

L’e-publishing, c’est la déclinaison numérique d’un journal sous toutes ses formes…

L’e-publishing permet de lire un journal sur de multiples supports : édition originale consultable à l’écran, édition en texte seul, version en PDF téléchargeable sur PC, version adaptée aux écrans mobiles (PDA, téléphone portable), version audio, podcast… Plus quelques options Web 2.0. pour faire bonne mesure : partage de liens, emailing des articles, blogging, etc.

Voyez la présentation très éloquente de la version électronique du Philadelphia Inquirer.

Mais allons plus loin : à tous les graphistes et éditeurs qui se plaignent de la pauvreté et des limites du webdesign actuel (notamment en termes typographiques), l’e-publishing offre d’étonnantes perspectives : le journal papier trouve ici une seconde vie, enrichie de possibilités interactives multiples.

Repenser le design de presse

Par-delà la simple copie numérique, le design de presse se doit de proposer de véritables créations élevées à la puissance multimédia. Exemples : cliquez sur la photo de une et vous voyez un diaporama ou un reportage vidéo ; l’infographie de la page 3, de statique devient animée ; l’entretien de la page 4 peut être consulté sous la forme classique (mise en page alliant texte et photo), sous forme audio ou sous forme vidéo. Au choix.

L’e-publishing signe donc le renouveau du design de presse. Il faut entièrement repenser les pages en termes interactifs. Une seconde vie pour le journal papier, conçue dès l’abord en fonction de son avatar numérique.

Mais à terme, que se passera-t-il ? Au prix du papier, de l’impression et de la distribution, le print sera-t-il encore économiquement viable, face à la version électronique ? Et si le journal papier disparaissait ? Gageons plutôt qu’il renaîtra, ressuscité par son plus cher ennemi : le bien nommé « e-Paper ».

Moralité : le design de presse a encore de beaux jours devant lui.

05/02/2007

L’intelligence collective par Nata Rampazzo

1 – La bio-information : une révolution économique

L‘invention de l’agriculture, de la ville, de l’état, de la monnaie, de la science expérimentale, des moyens de transport modernes, etc. Les écritures idéographiques, l’alphabet, l’imprimerie et les médias électroniques ont joué un rôle important dans cette évolution culturelle vers une intelligence collective plus efficace. Dans ces derniers cas, il s’agit d’une augmentation de la puissance du langage. Il est clair qu’une bibliothèque ou un fichier manuel partagé est déjà un dispositif de mutualisation du savoir. Pierre Levy

Une ère nouvelle s’est ouverte à nous, celle du travail immatériel. Sans précédent dans l’histoire, la révolution digitale a enclenché un processus de dimension planétaire : grâce à l’extension des réseaux numériques, elle uniformise non seulement les modes de production mais aussi ceux de consommation. Ce changement, s’il vascularise totalement nos sociétés humaines, pourra être qualifié de révolution anthropologique.

Au début de ce XXIe siècle, définitivement post-fordiste, force est de constater que le travail a radicalement évolué. La production de masse classique n’est plus au cœur de l’investissement. Aujourd’hui, investir signifie acquérir de la matière grise et créer de nouveaux concepts et non plus seulement des machines. D’où une constante accélération des cycles de l’innovation technologique, dont Google est le plus frappant exemple.

Les technologies de l’information et de la communication qui se développent autour d’Internet ne sont pas des épiphénomènes de la structure technologique contemporaine. Internet est en passe de devenir le centre stratégique du développement économique mondial car penser et travailler en réseau transforme en profondeur les processus de production. La web-économie, brassage de flux mutualisant les savoirs, a contribué à la propagation d’une nouvelle arborescence des langages, des cultures et des pouvoirs.

Paradoxe ? Les médias numériques ont crû et évolué sous l’impulsion d’une intelligence venant de la base. Ce sont les utilisateurs d’ordinateurs qui ont créé ces outils originaux de communication, finalement multilingues, qui nous permettent d’échanger tant informations à travers la planète.

À travers Internet, tout individu peut exprimer son opinion, décrire le monde tel qu’il le voit pour laisser ensuite aux autres internautes le soin de décider de l’avenir de ce monde. Ces innovations libératrices n’émanent pas de stratégies économiques ou industrielles. Mais indéniablement elles les servent, car si Internet a projeté sur le réseau des individus qui souhaitaient rapidement et à moindre coût se faire connaître du monde entier, les entreprises peuvent également y présenter leur activité, chercher de nouveaux clients, recruter de nouvelles compétences. Aucun autre moyen de communication n’offre ce niveau d’interactions : combinant images, textes et sons, cet outil de travail unique ouvre la possibilité de créer et de modifier en continu n’importe quel élément spécifique d’un projet en fonction d’une demande reçue.

Aussi cette liberté qui nous est offerte est assortie d’une règle d’or : plus forte est l’organisation, plus grande sera sa visibilité. La plupart de ceux qui, avec de petits moyens, viennent défier sur la Toile les géants de la communication pourront en témoigner. Cela ne signifie pas nécessairement la puissance financière. Mais sur une Toile si élargie, si démesurée, les entreprises auront constamment besoin de nouveaux systèmes (et de nouvelles idées !) pour demeurer visibles, pour ne pas être de simples gouttes diluées dans l’océan.

2 – Organiser l’intelligence collective (La cellule et le noyau)

Le projet de l’intelligence collective implique une technologie, une économie, une politique et une éthique. Pierre Lévy

Le travail dans le cyber-espace est encore un monde nouveau, en évolution permanente. Et il en va de même pour les formes d’organisation qui s’y rattachent. Si ses salariés sont à ce titre de véritables « savants-pionniers », expérimentant chaque jour, au prix de nombreux sacrifices, de nouvelles expériences et outils de mutualisation des savoirs, le Web représente globalement un instrument stratégique pour l’entreprise. Intégrer totalement ses principes et investir dans ses options stratégiques constitue une double opportunité : activer avec profit de coûteuses ressources immobilisées et éviter de commettre l’erreur, fatale aujourd’hui, de ne rien investir du tout. L’information ordonnée en réseau ouvre de nouvelles perspectives au management (moins de verticalité et donc moins de hiérarchie) et aux modes de production, servis par l’intelligence collective.

Le travail en réseau est fondé sur l’échange des savoirs mais aussi sur leurs implications directes, imprégnées de la vision globale du «produit». Les réseaux nous permettent ainsi, non seulement d’administrer, de façon globale et extensive, différents médias (vidéo, sites, journaux, suppléments, téléphonie…), mais aussi de reformuler l’agencement des compétences et leur répartition dans ces mêmes médias. L’intelligence collective a un sens technique spécifique, c’est une forme vivante pleinement interactive, qui se reproduit et évolue au sein de la société moderne. C’est un véritable bio-système.

Actuellement, le travail tertiaire atteint une certaine phase de maturité, parce qu’il intègre les techniques de communication en réseaux aux formes classiques de production. Dans les chaînes classiques de production éditoriale, la capacité créative du travailleur a été suffoquée par la lourdeur des processus… le MM (« mix-média »), à travers la polarisation des intelligences, peut permettre de retrouver un nouvel élan et une manière efficace de produire… Dans la plateforme virtuelle, chaque rédacteur en chef, journaliste, secrétaire de rédaction, design ou graphic editor, web-master, marketer, chaque producteur d’image ou de mot peut visualiser et simultanément piloter la fabrication des objets de communication… En tant que managers, les éditeurs doivent comprendre que chaque travailleur « mix-média » (MM) n’est pas un simple pion isolé dans le magma d’un processus de production, mais une véritable source de savoir-faire. Ce que les techniques de communication en réseau développent actuellement nécessite un accompagnement pédagogique et méthodologique, un vrai changement culturel affectant tant la gestion des ressources humaines que le projet d’entreprise.

L’enjeu n’est pas anodin.

3 – Nouveaux médias, nouveaux langages

Le prix à payer pour ce gain d’intelligibilité sera l’apprentissage de la « langue de l’intelligence collective», qui traduira les données textuelles, numériques, statistiques et transactionnelles en symboles visuels synthétiques, en relation dans un espace tri-dimensionnel. Pierre Levy

Ces technologies de l’intelligence, l’ingénierie de la connaissance, les arbres (lemmes) de compétences techniques d’un travail au service des médias en réseau, génèrent une nouvelle écriture, une nouvelles syntaxe et un nouveau langage dynamique.

La manipulation simultanée et directe d’objets visuels et sonores reproduits sous forme numérique, le flux de signes, l’hypertexte et moteurs de recherche, les simulations graphiques visuelles et dynamiques, les interconnexions d’archives et fonds documentaires, les blogs, les images fixes ou animées… représentent un pas en avant vers la création d’une collectivité virtuelle … et de produits éditoriaux innovants.

Quelle que soient leur périodicité de parution, les medias imprimés ne permettent pas une mise en communication interactive globale, et s’inscrivent dans un rapport « un-pour-un ». Ils utilisent l’ensemble du réseau uniquement comme support de transmission temporel, sans dimension spatiale et sans aucun rapport avec le récepteur et/ou l’émetteur. Bien plus que les supports audiovisuels analogiques (télévision ou téléphone notamment), le Web a modifié le statut de l’information, devenue interactive, modulable et captable en n’importe quel point du réseau global.

Ce mix-média-market, faisant appel à l’intelligence collective, installe un dispositif spatio-temporel apte à créer une relation de véritable proximité «tous-pour-tous». Chacun peut être tour à tour récepteur ou émetteur. Cette dynamique, ce rapport interactif avec les internautes crée une communauté d’affinités culturelles, soutient le désir d’accéder à l’intérêt commun.

Le journaliste moderne est un nomade « multilingue », connecté sur des flux d’information démultipliés. Il travaille équipé d’une oreillette et d’un micro reliés à son téléphone cellulaire, d’une caméra ou d’un boîtier photo, devant un ordinateur portable et son clavier a remplacé la plume traditionnelle. Sa grammaire est faite de signes numériques, et il utilise les technologies communicantes comme, jadis, il utilisait des carnets. Dans son espace de travail multimédia, le techno-reporter est au contact d’une information capillaire simultanée. Ses archives, immenses, sont dispersées sur la totalité du réseau.

L’expression première du journalisme reste le texte, en accord avec la responsabilité, après la vérification des sources, éthique spécifique au travail d’intérêt commun. Hier, le journaliste était le médiateur de l’événement, l’ordonnateur de l’information et son journal le lien social légitime de son territoire. Aujourd’hui la web-information atteint directement le citoyen alors que cette information est difficilement vérifiable. Le travail du techno-reporter, ouvert aux nouveaux horizons du réseau local-global, ne doit pas oublier son rôle de médiation, de lien prescripteur. Le journaliste doit apporter sécurité, informer sans trop imposer ou hiérarchiser, dompter les nouveaux langages pour mieux se faire comprendre et rester en phase avec l’écriture généralement simple de tout un chacun. N’oublions pas qu’avec le développement des technologies de communication, le citoyen lambda est passé, en l’espace de deux générations, de l’analphabétisme à la télé-dépendance, et de la télé-dépendance au vertige du Web. Dans ce gigantesque champ de connaissance, impliquant des besoins informatifs par son étendue et sa précision, les citoyens souhaitent toujours plus de renseignements, d’analyses… autant de données utiles à la compréhension d’un monde en mutation rapide, autant de services accessibles par le web, autant d’opportunités d’élargir et d’enrichir l’échange avec le lecteur.

Des plate-formes éditoriales performantes, si elles sont capables d’agencer efficacement des produits « mix-media », si elles maîtrisent ce langage pour l’éditer indifféremment sur des support papier ou numériques (du web au cell-phone), assureront plus d’un avantage concurrentiel à leur client.

Par l’organisation du travail, nous l’avons vu. Par le produit également, car le web et ses flux constituent un formidable outil d’aide à la décision pour l’éditeur cherchant à développer de nouveaux produits dérivés, à innover par des formules, des suppléments, des hors-série… toutes sortes de produits à contenus « mix-média ».

Sur la cible, enfin, en élargissant et approfondissant le spectre de la proximité. Chaque publication est en effet unique, possède un style, un design, une ligne éditoriale, des signatures qui la caractérisent et suscite l’adhésion – et l’acte d’achat ou de lecture – du consommateur. Il est crucial de ne pas perdre de vue cette valeur du ton et de la marque dans le cyber-espace, environnement aussi nouveau que changeant. Par chance, le travail en réseau virtuel est un processus qui favorise une proximité, nouvelle et authentique, adaptée à la pratique de marketing éditorial. Non seulement le réseau vous permet de produire des analyses rapides, des études de marché élargies ou ciblées, mais il valorise vos projets ou productions, peut enrichir simultanément et en temps réel les contenus web et print grâce à une connaissance plus affûtée des attentes du lectorat… L’information est produite différemment, elle est également différente, et sa valeur ajoutée supérieure.

Si le développement de produits dérivés (hors-séries, livres, CD, DVD) accompagnant les supports distribués en kiosque avait ouvert la voie à un nouveau contrat de lecture (une voie que la France a d’ailleurs empruntée bien après ses voisins italiens, espagnols ou britanniques), la demande va désormais bien au-delà du « plus-produit ». Or nombre d’éditeurs et de journalistes n’ont pas entrepris, ou avec un certain retard, la reconfiguration structurelle suivant le schéma de l’intelligence collective, dans lequel l’individu est intégré à la production, livrant son savoir et pouvant accéder à celui de tous les autres.

Certaines institutions, à l’exemple du Daily Telegraph, d’El Pais (qui produit un journal « auto-actualisé » et imprimable en pdf), ou de La Reppubblica, ont en revanche entrepris cette révolution et repensé leurs flux de production pour les adapter à la variété et aux rythmes des flux modernes d’information. Ce faisant, ils se sont de facto engagés dans une nouvelle écriture, en phase avec les attentes des lecteurs de la digital generation (18/40 ans), qui surfent, tchattent, bloguent en ligne, interpellent journalistes ou décideurs d’un clic.

L’information issue d’une plateforme « mix-médias » sera naturellement imprégnée de cette culture de l’interactivité, de l’immédiateté, de l’alliance du local et du global. Cette nouvelle écriture « mix-média » organisée autour d’une plate-forme Web (réceptacle de données textes, images, sons constamment renouvelées), peut non seulement constituer un média à part entière, mais également une bibliothèque de contenus pouvant facilement générer d’autres produits, « print » ou numériques, répondant à la diversification des attentes du (des) lectorat (s).

Les nouveaux outils, les possibilités d’interconnexion sont disponibles, il suffit de les mettre au service d’ambitions renouvelées, plus offensives, plus créatrices.

Une sorte de renaissance de l’écriture.

Nata Rampazzo, 2006

12/01/2006

Le rôle de la photographie à l’heure du mix-média

© Isabelle Eshraghi

Quartier Darlaman, Kaboul, Afghanistan. Avril 2004. © Agence Vu/Isabelle Eshraghi

L’agence VU, fondée par Christian Caujolle et Zina Rouabah en 1986, s’est immédiatement imposée comme une agence pas comme les autres : une agence de photographes et non de photographies. Elle revendique, par son nom, l’héritage du premier grand hebdomadaire français illustré auquel, dans les années vingt et trente, collaborèrent des auteurs aussi importants que Man Ray, Kertèsz, Capa, Cartier-Bresson, Florence Henri, Gotthard Schuh ou Brassaï. Pour ses 20 ans l’Agence s’offre enfin un portail Web où les clients pourront puisser directement leurs images haute définition. Il y a 5 ans déjà, Rampazzo & associés avait conçu pour les Editions de La Martinière un livre exceptionnel qui s’intitule, tout simplement, Agence VU, 15 ans et qui propose en 528 pages une réflexion en images sur les enjeux de la photographie aujourd’hui et sur les perspectives de l’image argentique, près de deux siècles après son invention. Pour les 20 ans de VU, la contribution de R&A prend la forme d’un texte écrit par Nata Rampazzo, Du rôle anthropologique de la photographie à l’heure du mix-média [PDF]. Isabelle Eshraghi est photographe à l’agence VU depuis 2000, et collabore également chez Rampazzo & Associés.