29/07/2016

La newsroom, le nouvel atelier de la Renaissance journalistique ?

Aimer, c’est vivre dangereusement.

L’Italien de la Renaissance risquait naturellement l’amour,

comme il risquait le poison ou le coup de dague;

il savait aimer avec audace, méfiance et secret

Léon Blum

 

 

Depuis quelques années, les médias cherchent à tâtons le modèle d’organisation idéal, qui résulterait du nouveau paradigme de l’information, l’avènement des réseaux sociaux en particulier et du web en général, et d’un modèle économique probant.

Ces derniers temps, les rédactions d’information n’ont qu’un mot à la bouche : le web first. Force est de constater que cette idéologie du web first est à l’origine de certains maux qui pénalisent actuellement la presse écrite.

On entend par web first la volonté de donner la suprématie à l’immédiat en matière d’informations, en fabriquant un continuum d’informations relayé online.

Or, on observe aujourd’hui que les journaux qui tirent le mieux leur épingle du jeu, sont ceux capables de prendre de la distance, d’offrir un regard décalé sur l’actualité, ce flux ininterrompu d’informations, pour lui redonner sens. C’est ce que d’aucuns appellent l’offre reading first (priorité au lecteur).

Ce constat a le mérite de nous forcer à reconsidérer ce qui est devenu le web first, nouveau mantra des rédactions.

Et d’abord si le web est first, quelle place a donc le print ? Comment penser le print et l’articuler dans la chaîne de production éditoriale d’aujourd’hui ?

Sachant que la majeure partie des médias généralistes est aux mains d’une dizaine de groupes appartenant à de riches industriels qui ont fait fortune dans des domaines bien éloignés de la presse (transports, bâtiment, luxe, télécommunications…). Et que ces mêmes grands groupes possèdent les 3 types d’espaces media : la radio pour l’annonce, la télé pour montrer et la presse pour expliquer.

C’est à toutes ces questions que je me propose de répondre fort d’une expérience acquise depuis 35 ans dans mon métier de designer de l’information.

 

Que se passe-t-il ?

Comme nous le pressentons tous, nous abordons une nouvelle ère.

Et même si, comme les précédentes, cette ère ne s’annonce pas, il nous faut bien accompagner le réel en marche.

L’automatisation de certaines tâches grâce aux Technologies numériques a accéléré le rythme du travail, entraînant mécaniquement la chute du coût unitaire de chaque intervention. Ce phénomène d’ubérisation des moyens de production de l’information a profondément bouleversé les métiers, les spécialisations et les mentalités. Inéluctablement, les rédactions, poussées par le « faire plus, plus vite, moins cher », ont abandonné une organisation verticale strictement hiérarchisée et cloisonnée avec une division du travail (journalistes, typographes, correcteurs, secrétaires de rédaction, compositeurs de pages, photograveurs, etc.) à un modèle plus horizontal, plus court, nécessairement nouveau et en évolution continue. Et aujourd’hui, on constate que de plus en plus de rédactions s’orientent vers des plateformes de production transversales et modulables.

 

Pourquoi changer ?

Les technologies numériques sont venues bouleverser le temps et l’espace de l’information et de la communication. Nous sommes face à la mise en place d’un modèle inédit où les dispositifs numériques ont fait exploser la chaîne de production classique et les modes de communication. Où les rythmes de lectures sont cadencés par de nouvelles narrations, une « écriture globale » qui a assimilé tous les nouveaux outils technologiques et qui se déploie dans un continuum médiatique.

Bien entendu, si le modèle économique de l’ancien monde s’effondre, cette nouvelle ère s’accompagne d’un coût humain, technique, social, financier… Néanmoins, nous ne pourrons faire l’économie de réinventer notre métier, celui de faire le récit de l’information.

L’enjeu est de créer des dispositifs narratifs qui intègrent ce monde de la complexité décrit par Edgar Morin. L’autre enjeu, qui découle du premier, est de contrer « l’infobésité », cet océan qui charrie chaque jour des multitudes d’informations, de messages, ce que l’on appelle communément aujourd’hui des contenus (pour les distinguer des contenants, ces tuyaux du web). Autant de signes que le lecteur doit gérer puis digérer. Cet enjeu, vital pour les médias, consiste à retrouver dans ce flux continu d’informations où la dramaturgie est abolie, une tension, pour capter l’attention. Concevoir un récit dans une stratégie de l’attention, c’est retrouver cette capacité de créer une attente, un désir du lecteur. Un art du récit à l’ère numérique sans laquelle aucun business model ne tient.

 

Le web first oblige à créer une « newsroom »

Si l’on prend le web comme unité de première mesure informationnelle. La chaîne éditoriale qui en découle est celle de type Web first. Elle oblige à repenser l’organisation traditionnelle et à revoir ses méthodes, mutualiser certaines productions de l’information et en développer d’autres. Certains se sont lancés dans l’expérience d’une newsroom, une rédaction unique mutualisant les contenus quel que soit le canal de sortie de l’information.

Or, travailler en newsroom ne s’improvise pas. Rien à voir avec une rédaction classique de journalistes où l’on compile talents et où chacun s’exprime dans sa spécialité. Il s’agit, en premier lieu, de réinventer les pratiques et les méthodes et de bousculer les mentalités fossilisées par un conformisme solidement ancré.

 

Les conditions de notre mutation

L’organisation en newsroom des rédactions permet aux journalistes, designers, secrétaires de rédaction, infographes, développeurs, fabricants d’images, etc. de travailler d’une façon paradoxale c’est-à-dire de savoir accueillir l’aléatoire tout en suscitant la désobéissance.

Autrement dit, travailler hors de la norme, de l’habitude et des règles traditionnelles. À la fois de manière très rapide et dans un même mouvement, de travailler en îlot-autonome mais relié, connecté en permanence avec les autres.

Une fois encore, maîtriser cette ingénierie indispensable ne s’improvise pas. L’un des antidotes à l’ubérisation de l’information tient dans une exigence accrue dans le recrutement des journalistes. Plus globalement, dans la régénération des pratiques journalistiques en privilégiant, dans ou hors newsroom, la rigueur, la qualité, la rapidité, la fiabilité. Autrement dit, former toujours et encore les professionnels de l’information et adapter les outils numériques de la presse aux exigences d’un journalisme irréprochable.

Un constat que les éditeurs, les financiers et leurs actionnaires doivent admettre et dont ils doivent tirer les conséquences : arrêter de croire que créer des postes de manutentionnaires du web recrutera des lecteurs durables pour la marque du journal.

 

Comment préserver la valeur de notre métier ?

D’abord en misant tout sur la valeur humaine. Cette valeur s’articule sur les compétences, le tout chevillé par une organisation de soft-pouvoir (la nouvelle économie parlerait de co-construction) où la hiérarchie a été éliminée pour mieux s’appuyer sur l’autonomie de chacun et la participation de tous. L’organisation spatiale même de la newsroom répond à cet impératif d’être au centre de l’éco-système en installant le bureau du leadership au centre.

Cette organisation se nourrit d’une formation professionnelle permanente in situ, régulière et continue, et acceptée comme étant inhérente à la pratique professionnelle. Les technologies numériques de l’information innovent tous les jours, d’où la nécessité d’immerger les journalistes dans un système modulaire ouvert, un bio-système de la curiosité ouvert à la complexité du monde.

Du point de vue des investisseurs, c’est une ligne de coût supplémentaire mais une dépense nécessaire pour tirer tout le parti du numérique, qui rend le monde de plus en plus accessible en devenant de plus en plus intelligent.

 

Recréer la richesse de création d’un atelier de la Renaissance

Dans les ateliers de la Renaissance régnaient l’interdisciplinarité, la créativité et l’inventivité, le droit à l’expérimentation et l’insoumission. Il s’agit de retrouver cet esprit de créativité. Les newsrooms qui ont réussi, comme celle du quotidien Aargauer Zeitung, un modèle du genre, ou celle de Die Welt qui se divise en deux espaces, la Mine (les journalistes qui écrivent le contenu) et la raffinerie (les journalistes qui adaptent le fond à la forme), se construisent jour après jour sur le principe du « content first », la priorité du contenu sur le contenant qui le diffuse.

À ce titre, au risque d’enfoncer une porte ouverte, l’espace sans limite du numérique permet au journaliste de s’exprimer sans contrainte de place. Or, on constate ici le renversement du paradigme pour des milliers de journalistes « dressés » par leur école de formation à adapter leur article au moule dans lequel ils écrivaient au caractère près. Il s’agit d’une véritable révolution culturelle pour des professionnels qui ont toujours réfléchi en fonction de la forme pour créer le fond.

L’ambition qui doit nous guider est de donner le meilleur service possible pour chaque lecteur. Là aussi, il est nécessaire de reconsidérer le lecteur. Il s’est transformé, ce lecteur, au contact des réseaux digitaux : il s’est approprié les identités multiples que lui permet le jeu des pseudos et des comptes personnels. Il est un et en même temps multiple, cumulant l’appartenance à de multiples communautés. Parisien, électeur de gauche, amateur de football, intéressé par l’actualité financière, etc. ; ou femme, habitant un village des Alpes, curieuse de recettes de cuisine, experte des questions de psy sur la question des ados, randonneuse, adepte de services collaboratifs, fan d’un groupe de hard rock, etc. Il faut pouvoir satisfaire ses multiples identités.

 

La fin du petit chef

Dans cette newsroom idéale, l’organisation du travail et les relations sociales sont bouleversées : à l’exception des cadres dirigeants qui fixent la stratégie, la hiérarchie verticale, on l’a dit, n’a plus sa place. Certes, il reste nécessaire de conserver une autorité de référence et un fédérateur de la responsabilité collective. Ce dernier est au centre de cette newsroom, plus exactement il travaille parmi sa rédaction. Non plus des petits chefs arrogants, assis dans des bocaux en verre, non plus des bureaucrates avec un “lapis“ à l’oreille. Mais c’est la fin du management intermédiaire, des sous-directeurs et de ses adjoints, et celle des technocrates du métier qui supervisent sans faire, caractéristique notamment de la chaîne éditoriale jusqu’à aujourd’hui.

Dès lors, ce n’est plus la vision d’un seul ou d’une oligarchie parasitaire qui s’exerce dans ce nouvel espace transverse et modulaire, mais une production co-construite, embarquée par un leader aux côtés de ses équipes. Non plus des chefs qui regardent la cordée de la chaîne éditoriale de l’extérieur, mais des leaders cultivés et qui sont à la tête de la cordée.

Bien sûr, ceux qui maîtrisent l’ingénierie technologique ont toute leur place au cœur de la newsroom : le responsable de l’informatique éditoriale dans le cas d’un média, mais aussi chacun des acteurs a la sienne, fondée sur une co-exigence de responsabilité et d’innovation.

Quant au journaliste, il fera toujours des enquêtes, des reportages, il sera toujours le témoin de son temps… Il devient prescripteur pédagogue auprès de son lecteur, en partageant son travail sur des réseaux sociaux et des sites de recommandations, tout en s’en démarquant par son exigence de vérifier, d’authentifier, d’analyser, et d’anticiper. Il cherche la relation avec son lecteur.

Du point de vue de l’éditeur, l’objectif économique est que le média redevienne un objet incontournable pour le lecteur, où il doit trouver tous les types d’informations et de services. Pour cela, il doit y trouver ce qu’il cherche et surtout ce à qu’il ne s’attend pas. C’est cette surprise informative qui va se révéler indispensable à la satisfaction, au partage et partant à la fidélisation. Attention alors au recours marketing des traçages de navigation pour détecter des éventuels nouveaux intérêts du lecteur à suivre.

Ainsi, ce nouveau média-plateforme, fabriqué avec une logique de co-construction, partage le meilleur de ses contenus via les différents réseaux sociaux, se déploie via une myriade de passerelles et contribue jusqu’aux communautés de pensées.

 

En conclusion

La newsroom est la cheville ouvrière d’un nouveau contrat de lecture qui s’impose au-delà de toute charte ou feuille de route, à tous les membres de la rédaction et dans tous ses aspects : éditorial, fonctionnel, ergonomique, visuel, etc. La gouvernance d’une telle rédaction doit s’inspirer de l’art des maîtres d’atelier de la Renaissance dont la priorité était de stimuler la créativité de leurs équipes. En ce sens, la newsroom doit se penser comme une forme d’organisation du travail, au-delà du post-moderne : égalitaire, libérale-libertaire dans une recherche permanente de co-construction. Les privilèges, les terrains de compétence exclusifs n’y ont plus leur place. Reste, partagé par tous, l’exigence renouvelée et la certitude de construire un nouveau journalisme. Un « open journalisme » ?

 

 

Nata Rampazzo (Paris 2016)

09/10/2015

Nata Rampazzo en portrait dans le Journal du Grand Paris

Le temps d’une interview, le Journal du Grand Paris est entré dans l’univers de Nata Rampazzo, fondateur de l’agence Rampazzo & Associés depuis une trentaine d’années. Le directeur de la création retrace son parcours professionnel et explique sa vision de la société, et plus particulièrement du monde du « design de l’information ». Téléchargez l’article ici


18/03/2015

Retrouvez Les français en photos au Salon du Livre à Paris

À l’occasion du Salon du Livre qui se tient du 20 au 23 mars 2015, le site Les français en photos invite les visiteurs à créer la mémoire de demain en partageant leurs photos de l’évènement !EXE_flyerFrancaisphotos_salondulivre2015_rectoBDEXE_flyerFrancaisphotos_salondulivre2015_versoBD

24/11/2014

Les techniques du brand journalism : des méthodes pour créer de l’attachement entre une marque et son public

Déjà bien implanté aux États-Unis, le journalisme de marque, plus connu sous le nom de brand journalism, est une technique de plus en plus utilisée en France. Cette tendance phare de la communication consiste à s’appuyer sur la crédibilité et l’influence des médias pour déployer une stratégie d’entreprise. Explication en quatre points clefs.

 

Un marketing de contenu à visée stratégique
Le brand journalism se situe à la croisée du journalisme et de la communication éditoriale. C’est parce que le marketing traditionnel – reposant sur la publicité – a diminué en efficacité pour promouvoir les produits et services des entreprises que les agences de communication ont inventé une autre manière de valoriser les marques. En produisant des contenus intéressants, intelligents, divertissants, et surtout, déconnectés d’une approche produit, les entreprises ont pu renouer le contact avec des consommateurs agacés par les messages publicitaires intrusifs. Si le contenu est roi pour les adeptes du brand journalism, c’est parce qu’il permet de crédibiliser le discours d’une marque et de se différencier dans la multitude d’informations auxquelles on est chaque jour confronté.
L’élaboration des contenus n’est cependant pas une fin en soi puisqu’ils sont avant tout conçus pour répondre à des objectifs stratégiques, qu’il s’agisse de capter l’attention de nouveaux publics, d’informer et fidéliser les clients, ou d’améliorer la visibilité des entreprises. Toute la difficulté pour les agences de communication consiste à traduire des enjeux économiques, parfois très abstraits, en contenus attractifs pour les consommateurs.

 

Une française du magazine Coop
En 2014, Rampazzo & Associés a orchestré la refonte de Coop, un consumer magazine trilingue, en proposant des contenus en lien direct avec l’univers de la société coopérative leader de la grande distribution en Suisse (alimentation, santé, bricolage et loisirs, etc.) de façon à mieux s’intégrer à la politique de communication globale de l’entreprise.

 

 

Créer une culture de marque porteuse de sens
Contrairement à la communication publicitaire, dont l’objectif premier est de susciter des comportements de consommation, le brand journalism a pour dessein principal de construire une culture de marque. Cette forme de communication doit permettre de nourrir le territoire de la marque et d’incarner ses valeurs : elle n’agit donc pas tant sur les pratiques des consommateurs que sur leurs représentations. C’est une stratégie de long terme qui utilise tous les attributs d’une marque (ses produits, son histoire, sa philosophie, ses égéries) pour créer un univers imaginaire auquel le public peut adhérer. Cette forme de communication permet d’améliorer la notoriété et la réputation de la marque et de constituer une communauté d’individus qui se reconnaissent dans son image et lui font confiance.
Avec l’émergence des technologies numériques, les firmes ont pu se passer des chargés de relations publiques et prendre la parole directement. Les marques sont devenues leur propre média, si bien qu’elles ont pu développer tout un écosystème communicationnel pour être présentes tout le temps et proposer un contenu qui sort du périmètre classique de la marque pour donner à penser au public.

 

Les Cahiers de Ernst & Young - Anticiper
Ernst & Young fait confiance à Rampazzo & Associés, depuis 2006, pour réaliser Les Cahiers EY, des ouvrages collectifs annuels qui permettent de mieux comprendre les enjeux de la vie financière, en les replaçant dans un cadre global et en les éclairant par les dernières avancées dans les sciences sociales, par exemple sur la question du progrès, du partage ou de l’anticipation. En montrant la capacité du grand cabinet d’audit à voir plus loin que son propre horizon, Rampazzo & Associés a aidé, par le biais de ces publications, à accroître la légitimité d’Ernst & Young et à asseoir son image de marque.

 

 

Le choix de la qualité journalistique
Avec le brand journalism, on s’éloigne de la publicité classique : pas de pitch, pas de jingle, pas de promotion de produits. La promotion de masse, avec son discours universel et réducteur, laisse place à des contenus complexes, originaux ou émouvants qui se distinguent par leur qualité. Le storytelling est très largement utilisé pour capter l’attention du public. En racontant l’histoire des marques et des personnalités qui ont aidé à leur succès, on crée une mythologie plus ou moins authentique qui permet de faire entrer dans l’univers de la marque et de séduire le public.
Les équipes rédactionnelles sont particulièrement légitimes pour concevoir des contenus pertinents et intéressants : journalistes, graphistes, iconographes et secrétaires de rédaction sont en effet habitués à travailler de concert pour organiser et hiérarchiser les contenus, scénariser l’information, varier le rythme et les traitements et proposer des contenus adaptés au print, au web et aux réseaux sociaux. C’est pour ces compétences que les rédacteurs et designers d’information sont de plus en plus recrutés pour faire de la communication d’entreprise, et ce d’autant plus que les marques cherchent à être de plus en plus transparentes avec un public fatigué des discours exagérément positifs.

 

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En 2009, lorsque Rampazzo & Associés a élaboré la nouvelle formule du magazine àParis, trimestriel municipal de la ville de Paris, l’agence a pu faire valoir ses compétences en design de presse pour concevoir une nouvelle identité, un design plus visuel et un déroulé plus rythmé pour le magazine.

 

 

Faire émerger une communauté d’affinités grâce au marketing relationnel
Les entreprises ont pris conscience de l’importance de la relation qu’elles entretiennent avec leurs clients. C’est pour les fidéliser qu’elles cherchent à personnaliser leur communication, grâce aux nouvelles technologies facilitant des interactions plus directes. Les marques cherchent à construire une véritable communauté en engageant une conversation avec leur public, ce qui leur permet de mieux le connaître, de prendre de meilleures décisions économiques et de développer des liens affectifs avec lui. C’est un investissement stratégique dans la mesure où les médias traditionnels n’ont plus le monopole de l’information : tout le monde peut désormais assumer le rôle de leader d’opinion en commentant ou partageant les contenus qu’il consomme sur différentes plateformes. Séduire un public par la qualité de ses contenus et le rendre actif sur les médias sociaux fait donc partie intégrante du brand journalism.

 

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En 2013, Rampazzo & Associés a accompagné le lancement de l’association Paris Librairies : en créant l’événement lors d’une opération de guérilla marketing relayée sur les réseaux sociaux et sur un mini site web, l’agence a participé à informer et mobiliser le public. La conception d’un site web permettant de géolocaliser un livre avant de le retirer en librairie s’inscrit par ailleurs dans une stratégie de personnalisation de la relation entre Paris Librairies et ses clients.

 

 

Le brand journalism transforme les contenus en instruments de mise en relation avec un public. En déployant un univers de marque qui suscite l’adhésion du public, les entreprises développent une stratégie d’image qui est un investissement de long terme.

14/02/2014

Nata Rampazzo et Peter Rothenbühler interviennent sur les mutations de la presse dans le « Nouvel Observateur » du 13 février

Télécharger le PDF de l’article ici

Nata Rampazzo et Peter Rothenbuhler évoquent les mutations de la presse

Nata

Rampazzo et Peter Rothenbuhler évoquent les mutations de la presse

19/07/2013

Pour une pensée complexe et une organisation des rédactions en analogie

Voici l’analyse sur l’évolution des mentalités au sein des rédactions travaillant en newsroom, par Nata Rampazzo dans le cadre du GEN (Global Editors Networks) News Summit 2013 à l’Hôtel de Ville de Paris, devant 400 journalistes du monde entier, le 23 juin 2013.
La même analyse a été présentée à l’université Paris-Dauphine dans le cadre de l’université d’été de la DFCG (Association des Directeurs Financiers et Contrôleurs de Gestion) le 2 juillet 2013, ainsi qu’au séminaire des cadres supérieurs du groupe Rossel (Voix du Nord, Le Soir de Bruxelles…), le 16 juillet 2013.

« Le fondement même de notre métier à tous est de donner envie de lire au lecteur d’aujourd’hui. En tenant compte de trois paramètres qui n’apparaissent pas, de prime abord, forcément compatibles : l’organisation de la pensée complexe, l’organisation analogique et la mobilité permanente.
Pour reprendre l’expression de Karl Marx pour définir le communisme (1), elle s’élabore « dans le mouvement réel qui abolit l’état actuel… », chose que les marxistes n’ont jamais compris…

J’espère que cette présentation permettra de faire le lien entre ces deux notions.

Lire la suite en téléchargeant l’analyse de Nata Rampazzo.

15/03/2012

La lisibilité sur écran : comment l’améliorer ?

Sur Internet, 95% du contenu est du texte. Partant de ce constat, on comprend vite que, dans la création de sites Web, il est essentiel d’accorder une grande attention à la lisibilité du texte, c’est-à-dire à sa capacité à être compris par le lecteur.

La lisibilité dépend de plusieurs facteurs complémentaires : le choix de la ou des polices de caractères, la mise en forme des textes, la structuration des contenus dans la page et du site dans son ensemble, la rédaction. Sur un support imprimé, le respect de règles pour chacun de ces facteurs peut garantir une bonne lisibilité. Sur le Web, des obstacles se rajoutent : l’aspect du texte se modifie en fonction du système d’exploitation, du navigateur et de la résolution de l’écran du lecteur, ainsi que des polices disponibles sur son poste. De plus, non seulement le support informatique transforme le texte, mais la lecture elle-même change. Alors que la lecture sur papier procède par séquence, du haut au bas de la page, sur l’écran, on effectue un scan de la page à la recherche de points de repère. L’œil passe rapidement d’un contenu à l’autre, d’une page à l’autre, en fonction de l’information recherchée.  La capacité à lire des textes longs diminue et l’on privilégie des textes courts.

Autant de changements affaiblissent la lisibilité d’un texte sur écran par rapport à celle d’un texte imprimé. Même s’il a été démontré qu’avec le progrès technologique, l’écart de vitesse se réduit, la lecture sur le Web demeure plus pénible et fatigante.

Que faire?

Ces obstacles imposent une révision des critères de la lisibilité. C’est pourquoi, lors de la conception de sites web, il essentiel de maîtriser correctement l’art de se servir des caractères pour conférer à l’information une forme écrite, en d’autres mots : la typographie. Son but est de rendre un document intelligible et lisible, tout en soignant l’esthétique de la page dans son ensemble, et son efficacité influence directement la rapidité d’acquisition du lecteur. « Le design n’est pas inhérent à l’aspect. Il est inhérent au fonctionnement », avait d’ailleurs affirmé Steve Jobs, le fondateur d’Apple.

De quoi faut-il donc tenir compte pour qu’un texte soit agréable à lire? Comment l’organiser dans un page pour qu’il donne envie au lecteur de le suivre, en évitant tant que possible la fatigue visuelle? Voici les bonnes pratiques et les conseils techniques à suivre.

D’abord : le choix des polices

Une étape primordiale de la conception graphique d’un site est le choix des polices. En théorie on peut utiliser n’importe quel caractère, mais il faut veiller à ce qu’il soit disponible sur le poste de l’internaute et qu’il soit lisible à l’écran.

Les polices se divisent en « serif » ou « sans serif ». Dans une police avec empattements (serif), on distingue des petites pattes qui prolongent la fin des traits d’un caractère, qui sont censées guider l’œil dans la lecture. Une police sans serif présente des caractères tracés uniquement par des lignes et des barres basiques.

On a longtemps considéré que seules les polices sans serif permettaient la lecture sur écran. En effet, sur un vieil écran avec une résolution médiocre de 600 x 400 pixels, lire une police avec serif était presque impossible. Les caractères étaient mal définis et les empattements pixélisées. On a donc longtemps privilégié des polices sans serif (Verdana, Arial, Helvetica, Tahoma, etc.) ou avec serif optimisées pour les écrans (Georgia). Aujourd’hui, le problème des empattements n’existe presque plus, parce que les écrans ont des résolutions plus performantes.

Pour avoir la certitude d’utiliser une police installée par tous les navigateurs, il convient d’en choisir une « web-safe », comme Arial, Times New Roman, Verdana, Georgia, Lucida, Courier New, etc. Mais cela ne suffit pas. En effet, grâce à Css (ou feuille de style en cascade, un langage informatique qui définit la présentation des pages HTML), le développeur demande à l’ordinateur de sélectionner une suite de fontes (une famille) de la plus spécifique à la plus générique. Le navigateur va donc tenter d’afficher les pages avec la police souhaitée ; sinon, il essayera les autres de la famille, jusqu’à ce qu’une soit disponible.

Il est donc important de bien choisir la famille de polices. Voici quelques exemples[1] :

Polices à empattements (serif)

font-family: « Times New Roman », Times, « Liberation Serif », FreeSerif, serif;

font-family: Georgia, « DejaVu Serif », Norasi, serif;

Polices sans empattements (sans-serif)

font-family: Arial, Helvetica, « Liberation Sans », FreeSans, sans-serif;

font-family: « Trebuchet MS », Arial, Helvetica, sans-serif;

font-family: « Lucida Sans », « Lucida Grande », « Lucida Sans Unicode », « Luxi Sans », sans-serif;

font-family: Tahoma, Geneva, Kalimati, sans-serif;

font-family: Verdana, « DejaVu Sans », « Bitstream Vera Sans », Geneva, sans-serif;

font-family: Impact, « Arial Black », sans-serif;

Polices à chasse fixe (ou monospace, désignant la largeur fixe des caractères ; utilisées par les développeurs pour l’affichage de codes)

font-family: « Courier New », Courier, « Liberation Mono », monospace;

font-family: Monaco, « DejaVu Sans Mono », « Lucida Console », « Andale Mono », monospace;

D’après la même source, la composition d’une famille de polices doit, au-delà de proposer des fontes web-safe, rassembler des caractères proches non seulement par leur style, mais aussi par leur taille, la largeur relative des caractères, etc. Ainsi, placer Arial et Verdana dans une même collection est une erreur: Verdana est plus haute et beaucoup plus large. En revanche, on substitue facilement Arial à Trebuchet, bien que le style d’Arial soit sensiblement différent.

La contrainte de la disponibilité des caractères va néanmoins peser de moins en moins. Grâce à une nouvelle commande Css, le @font-face, le développeur peut désormais demander à l’ordinateur d’envoyer une police spécifique à tous les postes, et cela indépendamment du fait qu’elle soit disponible ou pas sur le système de l’internaute.

Le corps (ou taille) du texte devrait se situer entre 12 et 16 pixels (px), avec une exception pour les notes, dont la taille peut descendre à 10px. Une valeur de 16px peut paraître très grande, mais elle correspond à peu près à un corps de 11 points sur papier, qui garantit une bonne lisibilité. Il faut donc faire attention à ne pas diminuer systématiquement la taille, cela ayant pour conséquence une perte de lisibilité.

Quelle que soit la police choisie, pour garantir une bonne lisibilité il faut s’assurer qu’elle a une hauteur d’x confortable. La x indique la hauteur du tracé d’un caractère en minuscules, sans hampe ni jambage, tel qu’il est imprimé. Les polices sans serif et celles qui sont optimisées pour les écrans ont une hauteur suffisamment grande.

On peut définir la taille des caractères en valeur absolue. Mais il existe aussi une définition en taille relative, ou em. Celle-ci permet l’adaptation des caractères aux résolutions et aux paramètres de l’utilisateur, en évitant le risque que les lignes se chevauchent. Cela facilite l’accessibilité aux pages.

L’utilisation de polices distinctes pour différencier les contenus (titre, chapô, texte, intertitres, légendes, encadrés, liens, etc.) est très recommandée. La lecture sur écran, du fait qu’elle procède par scan, requiert des points de repère bien visibles : la mise en évidence des différents niveaux de lecture favorisera une bonne lisibilité. Par le contraste entre caractères, le lecteur trouvera plus facilement l’information recherchée.

Ensuite : la mise en page du texte

La mise en page du texte ne peut se passer d’un élément essentiel: le rythme vertical. Il s’agit de l’organisation de l’espace et de l’arrangement du texte dans la page. On parle de rythme parce qu’il confère harmonie et stabilité à la page. Cela améliore la lisibilité en facilitant le suivi du texte et apporte une certaine cohérence stylistique.

Concrètement, le texte doit s’aligner dans une grille de référence qui met en étroite relation la hauteur de ligne et celle du corps du texte : la hauteur de ligne de n’importe quel élément devra être un multiple de la hauteur de base pour que le rythme soit respecté. Les marges entre les paragraphes doivent eux aussi s’adapter à ce rythme.

L’interlignage, la distance qui sépare les lignes de base de deux lignes de texte, est un élément capital du rythme vertical. Pour qu’un paragraphe soit lisible, il faut que le texte respire, que l’on distingue bien les lignes. La hauteur de ligne va influer sur « l’aération » du texte. Le graphiste Peter Gabor explique justement que « serrée, la composition se densifie ; lâche, elle se clarifie et devient aérienne ». On peut considérer qu’un bon interlignage est compris entre 140% et 150% par rapport au corps de la fonte utilisée. Le texte peut être ultérieurement aéré en plaçant des espaces blancs sur chacun de ses côtés.

Il faut aussi éviter les lignes trop longues. Une justification de 65 signes par ligne semble correcte. Si la justification est trop importante, le lecteur aura du mal à repérer la ligne suivante à chaque saut de ligne. De fastidieux « couloirs » de blanc pourraient également se former dans le paragraphe. Pour trouver le bon compromis, il existe une méthode simple, celle du typographe Robert Bringhurst, qui consiste à multiplier la taille de la fonte par 30. Par exemple, si corps de texte est en 14px, la justification sera de 420px.

Le contraste des couleurs joue aussi un rôle important. Il faudra éviter les contrastes trop nets, comme du texte noir sur un fond blanc, qui brouille légèrement la vue. Des contrastes moins forts favoriseront une bonne lisibilité, à condition que les couleurs choisis ne se ressemblent pas trop.

Adaptation aux différents contextes de lecture

La problématique de la lisibilité se complique sensiblement par la multiplication des supports. L’interface d’un site (son organisation visuelle) doit en effet pouvoir s’adapter aux différents terminaux : ordinateurs de bureau, ordinateurs portables, iPad et autres tablettes, iPhone et autres smartphones.

Pour faire en sorte que le contenu soit lisible sur tous les supports, il est donc nécessaire de créer des feuilles Css pour chacun d’entre eux. La définition de feuilles Css pour les sites mobiles doit tenir compte de deux problèmes : une résolution moins importante et une connexion souvent moins rapide que sur PC. Un contenu simplifié et optimisé est donc indispensable, ainsi que des pages légères en chargement. La navigation tactile requiert d’avantage de simplicité dans la construction de la page : il faut éviter des colonnes multiples de contenus et afficher les contenus empilés dans une seule colonne facile à parcourir. Des gros caractères, larges et lisibles, sont à privilégier : même si l’écran est petit, les polices ne doivent pas l’être pour garantir une bonne lisibilité. Les fichiers Flash player sont à oublier pour des nombreux smartphones, et surtout pour l’iPhone, qui ne l’affiche pas du tout.

Cela dit, rien n’empêche un smartphone, par exemple, d’afficher le contenu défini par une feuille de style pensée pour un site Web mais, dans ce cas, l’affichage du contenu ne sera pas adapté aux dimensions de l’écran, pénalisant ainsi la lisibilité.

 

Francesca Motta pour Rampazzo & Associés

08/04/2010

IPad : l’incertitude et l’intérêt du col roulé, par Nata Rampazzo et Nicolas Rodriguez Galvis

Posté depuis mercredi 7 avril sur le site lemonde.fr, les réactions après la sortie de l’IPad sur les perspectives d’utilisation du nouveau produit d’Apple dans la presse française.

lire l’article sur le site du monde.fr ou retrouvez cet article sur notre site ci-dessous.

 

27 janvier 2010. Au milieu de la scène d’un théâtre de San Francisco, il y a un homme, un fauteuil, une table et un écran. Le fauteuil est noir et apparemment confortable, la table petite, l’écran géant. L’homme porte un uniforme, ou presque : col roulé noir, jean, baskets. L’homme est le PDG d’Apple Inc., Steve Jobs, en train de présenter le nouveau produit d’Apple : l’iPad.

« C’est une nouvelle catégorie de dispositifs entre les laptops et les smartphones », dit Jobs, au milieu de la scène, pendant qu’il reçoit des vagues d’applaudissements, de « Youhou » et de « Yeah » euphoriques de la part du public. « L’iPad est une tablette qui va revitaliser la télévision, les magazines et les journaux de la même façon qu’iTunes a changé la musique. »
Où qu’il soient, les éditeurs de presse écoutent avec attention la leçon de Steve Jobs. Depuis quelques années, l’approche d’Apple contraste avec celle d’autres sociétés de technologie qui travaillent avec ou pour les médias. Au lieu de réinventer les contenus, Apple crée des nouvelles façons d’accéder et de payer pour des contenus de qualité. En d’autres mots, Apple supporterait et aiderait les « vieux » médias en leur proposant des nouvelles formes de distribution. Ce qui crée ces changements est la technologie, et Apple possède l’habileté d’influencer cette technologie.
Tout le monde se demande alors si l’iPad sauvera la presse, question précise à vocation messianique. Mais entre des « oui » et des « non » qui viennent et vont, il y a une infinie rose des vents, et de là surgit une autre question, plus modeste et sans doute plus intéressante (pour les médias écrits, et surtout pour la presse quotidienne et magazine) : comment va-t-on pouvoir tirer profit de ce nouveau support ? La réponse, bien sûr, n’est pas évidente, et elle l’est encore moins dans le panorama de la presse française.
Avec l’iPad, l’enjeu de la lisibilité s’étoffe et, pour la presse, le design de la navigation devient capital. En effet, les fonctions principales de l’iPad (comme support qui se positionne entre les téléphones mobiles et les ordinateurs) seraient une plus grande facilité pour la navigation, pour la consultation des e-mails, et des outils plus adaptés pour regarder et trier des photos et des vidéos, manipuler des jeux vidéo, écouter de la musique et lire des livres numériques. Pour ce qui est tout particulièrement du domaine de la presse, l’iPad veut allier ce qu’il y a de mieux dans la presse papier et ce qu’il y a de mieux dans la presse numérique pour que l’acte de lire un journal se traduise par un simple « sit back and enjoy » (« se mettre à l’aise et profiter »).
Ce n’est donc pas anodin que, lors de la présentation du 27 janvier, Jobs ait décidé de mettre en fond d’écran de son iPad la une du New York Times. Le pari est là, et beaucoup d’accords ont déjà été signés. La maison d’édition nord-américaine CondéNast s’est lancée à la conquête de l’iPad (ou vice versa, si on veut) et, à partir d’avril jusqu’à la fin de l’été 2010, les meilleurs magazines du groupe (dont GQ, Vanity Fair, Wired, The New Yorker et Glamour) vont créer des applications spécifiques pour l’iPad. Martin Nisenholtz, responsable de l’application iPad du New York Times (qui est monté sur scène avec Jobs et son col roulé le 27 janvier), estime qu’avec cette nouvelle tablette ils ont « trouvé l’essence de la lecture d’un journal », c’est-à-dire : profiter de l’expérience de lecture en temps réel, des incroyables possibilités en termes de typographie, d’image, de vidéo et de contenu, et tout cela pour accéder à une expérience de lecture supérieure.
Mais quel est donc le lien entre les dernières déclarations de Steve Jobs sur l’état actuel de la lecture – « Les gens ne lisent plus », répète-t-il, catégorique, aux médias, derrière son col roulé – et cette ambition de « lecture supérieure » ? La réponse peut être plus simple qu’elle n’y paraît : c’est une provocation qui cache l’ambition de bouleverser tout un système. Jobs ne veut pas seulement créer un dispositif mieux adapté aux livres numériques et aux magazines, loin de là. Jobs veut redéfinir le concept des supports écrits et, donc, de la lecture elle-même.
A cet égard, ce n’est pas une coïncidence qu’Alan Kay, le père de l’anti-aliasing [l’anticrénelage, qui évite la « pixellisation » des caractères pour certaines résolutions] et principal conseiller de Steve Jobs depuis les années 1980, soit passionné de typographie (comme Jobs lui-même) et ait pour idole Alde Manuce, imprimeur et typographe vénitien. Manuce a été capable de modifier les gestes qui accompagnent la lecture, notamment en créant les premiers livres de poche – les premiers objets adaptés à une lecture nomade et populaire – et en introduisant le caractère italique, beaucoup plus lisible que l’ancien caractère gothique. Manuce a fait un pari de lecture dynamique il y a cinq cents ans et l’on ressent toujours son influence bienveillante. Quant à Jobs, il fait son pari aujourd’hui. Il est difficile de savoir s’il se trompe ou pas mais le risque est assumé quand il nous dit : « Vous ne lisez plus », tout en sachant qu’il pense « mais vous lirez bien ce que je vais vous proposer de lire ».
Pour des éditeurs de presse avec un grand savoir-faire technique, mais aussi inventif, qui sont prêts à prendre des risques, l’iPad permet de fusionner le savoir-faire de la presse, du Web et de la vidéo, l’essentiel du service restant dans la primauté des contenus de qualité. Pour l’éditeur de presse, cela veut dire aussi que, comme pour l’iPhone, il a intérêt à dégager des principes communs (appelons-les intuitifs) et donc peu standardisés à l’ensemble des titres d’information afin d’être utilisés par le lecteur sans apprentissage, ce qui n’empêche tout de même pas la vidéo, le déroulement des pages, la navigation, etc. Par contre, si les applications créées s’appuient trop sur une ergonomie spécifique, si chaque titre crée la sienne, la lecture peut se voir troublée, ce qui peut être intéressant pour des thématiques plus liées à la communication mais pas à l’information, où la lisibilité doit être prioritaire.

En tenant compte de ces détails, Chris Anderson, PDG de Wired, avant même la sortie de l’iPad, parle déjà de ce dispositif comme d’un « game changer », c’est-à-dire qu’il est sûr que l’iPad va changer définitivement la manière d’accompagner la lecture et qu’il serait ridicule de ne pas s’insérer dans ce changement global.

Cette vision, pour ne pas s’y attarder, est très proche d’un idéal de monopole de marché – idée qui doit (faut-il l’écrire) effleurer l’esprit de Jobs –, mais il serait tout de même naïf de ne pas reconnaître les avantages que l’iPad peut offrir. Cette tablette tactile permet une interactivité inégalée et, si en plus on croit que l’iPad, en tant que produit généraliste, fera passer tous les notebooks ou autres e-readers pour des machines d’une autre époque (on fait un clin d’œil au Minitel), il faudrait être attentif à cette évolution novatrice. L’iPad serait donc le nouveau support qui cristalliserait quelques évolutions déjà engagées, comme celle des rédactions en tant que producteurs de contenus multisupports, et celle du coût de production, qui devrait finir par être inférieur au prix que le citoyen moyen paie pour de l’information.
Pour la presse quotidienne nationale et régionale, par exemple, l’engagement dans une pareille évolution peut être très positif car elle pourrait en bénéficier sur tous les supports. En effet, le développement d’une application iPad peut créer un modèle standard déclinable aussi bien sur le site, sur le smartphone ou sur l’iPad (en profitant en plus de traitements novateurs en termes de vidéos, d’images, de podcasts, etc.). En plus, s’engager dans une aventure de ce type permet de continuer une réflexion qui, comme dans le cas de quelques designers de presse actuels, ne veut pas rompre avec les codes de lecture papier mais prône plutôt une transformation de la lecture en tant qu’organisation de contenus et amélioration de la lisibilité.
En ce sens, le journalisme et le design de presse auraient trouvé en l’iPad un lieu idéal pour s’exprimer pleinement. Et même si le col roulé de Jobs et la mise en scène de ses présentations sont un grand coup de théâtre commercial parfaitement orchestré, les possibilités qui s’ouvrent sont, quant à elles, bien réelles, et il serait inacceptable pour un éditeur, non pas de s’engager aveuglement, mais de ne pas y regarder de plus près.

Nata Rampazzo, directeur de la création de l’agence de design éditorial et graphique Rampazzo & Associés

Nicolás Rodríguez Galvis est assistant éditeur de Rampazzo & Associés

09/02/2010

La montée du journalisme hyper local

Il n’est pas sûr que les précurseurs du journalisme « hyper locale » aient lu la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de l’écrivain Georges Perec, mais il est légitime de se poser la question. En 1974, Perec s’est installé pendant trois jours consécutifs place Saint-Sulpice à Paris. À différents moments de la journée, il a noté ce qu’il voyait : les événements ordinaires de la rue, les gens, véhicules, animaux, nuages et le passage du temps. Il a noté soigneusement les mille petits détails inaperçus qui font la vie d’une grande cité, voire d’un quartier, d’une place, d’une rue.  » Ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages « , écrit Perec, à savoir que ce « rien » est la quotidienneté et qu’elle est toujours porteuse de centaines d’événements divers.

(suite…)

La cinquième feuille du trèfle

L’artiste et l’inconnu à l’ère des nouvelles technologies

 

« Quand les souliers font mal, bon signe. »

Julio Cortázar

Aujourd’hui, l’art et ses langages contemporains sont confrontés aux nouvelles techniques de communication et aux flux numériques d’informations et de savoirs. L’artiste qui se plaignait, jusqu’il y a quelques années, de ne pas connaître, de ne pas être au courant des œuvres de ces camarades de création éparpillés dans le monde peut, sans grande peine, se faire l’idée un panorama exhaustif en faisant quelques clics.

Mais qu’est ce que cela implique au juste ? D’une part, que l’artiste – le créatif -, français, sud-africain, indien ou espagnol peut désormais suivre les évolutions d’un domaine de création sans devoir forcément se confronter aux frontières nationales. Cet effacement des frontières qui crée, en même temps, une attitude penchée vers le mouvement, vers la compréhension de l’autre, ne peut être que bénéfique pour des processus créatifs qui se nourrissent du métissage, des échanges mais aussi de nouveaux outils de création.

De l’autre part, la perception d’un unique « monde en réseau » peut entraîner un sentiment de « perte d’identité » et, surtout, une attitude blasée où l’artiste, qui a déjà « tout vu », « tout entendu » « et tout expérimenté », se distancerait des notions de stupeur et d’émerveillement face à une œuvre nouvelle.

Le mouvement et le changement se confrontent ainsi à la stagnation et à l’ordre établi. Parce que, comme le rappelle l’écrivain Julio Cortázar, « ce qui est véritablement nouveau fait peur ou émerveille : deux sensations également proches de l’estomac qui accompagnent toujours la présence de Prométhée ; le reste, c’est la commodité, ce qui est toujours plus ou moins bien ; les verbes actifs contiennent le répertoire au complet. »

Dans la création –comme dans la vie, faudrait-il ajouter -, il faut se confronter à l’inconnu. « J’en ai assez de parler du présent », chante Tom Waits. Et les futures formes et outils de création ne rêvent que du futur. Dans la création, pour fuir le conformisme, il faut chercher la tangente au lieu de parcourir les chemins et les raccourcis déjà tracés. Cortázar encore : trouver « la tangente qui fait voler le mystère en éclats, la cinquième feuille du trèfle. Entre oui et non, quelle infini rose des vents. »

Les nouveaux outils technologiques dont nous disposons aujourd’hui sont une incitation à l’expérience pour engranger non pas un, mais des processus créatifs. Les échanges culturels sont là pour greffer et multiplier les arts émergents. Parce qu’il n’y a pas mieux que chercher ce qu’on ne connaît pas, même si c’est pour trouver ce qui a toujours été là et qu’on n’avait jamais vu.

Nata Rampazzo et Nicolas Rodriguez Galvis pour Rampazzo et Associés

07/02/2010

Le papier, le journalisme, les crises et les amours par Nicolás Rodríguez Galvis

La presse-papier quotidienne est malade, gravement malade. Des médecins des grands groupes de médias, des spécialistes des organisations professionnelles, des infirmiers des syndicats des journalistes déclarent sans faute que l’état de santé de la presse papier est précaire et en inquiétante dégradation. Cependant, ce discours, qui se balade aisément entre évidences, larmes forcées et résolutions sans portée ne propose que très rarement des solutions sans délai et qui prennent en compte les principaux problèmes de la presse.

Les gros titres s’enchaînent et demandent successivement : « Va-t-on vers la fin de la presse papier ? », « La fin du papier ? » « Vers la fin du papier, quoi faire ? »… Tout le monde dit que c’est la faute d’Internet, ce nouveau média florissant qui paraît indétrônable. D’autres disent, qu’en plus d’Internet, les grands quotidiens nationaux français sont menacés par la percée foudroyante de la presse gratuite. Et il faut dire qu’ils ont raison. Les chiffres sont là pour le prouver. En 2008 les ventes de la PQN ont chuté de 3% par rapport à l’année précédente et les gens (surtout le lectorat jeune) s’informent de plus en plus sur Internent.

Un constat donc : les journaux imprimés se vendent moins qu’avant. En Europe et aux Etats Unis, en tout cas. Par contre, en Afrique, en Amérique Latine et en Asie, d’après les données de la WAN (World Association of Newspapers) la tendance paraît être plutôt inversée. En effet, dans 100 des 182 pays (où la WAN possède des données fiables), la circulation de journaux papier à augmenté de 9% en 5 ans. De même, globalement 1.9 milliards de personnes lisent un journal au quotidien, soit 34% de la population, tandis que 24% seulement utilisent l’Internet.

Ainsi, nous avons des cas extraordinaires quant aux ventes de quotidiens papier, comme celui de l’Inde où 107 millions de journaux sont vendus par jour. Nous pouvons dire que le cas de l’Inde (comme celui de la Chine, d’ailleurs, qui se situe juste derrière en vente de journaux) est tout à fait exceptionnel. Que ce sont les publications non-anglophones qui vendent le plus, ou qu’une grande partie de la population n’a pas accès à l’Internet et que ces chiffres faramineux ne peuvent pas être comparables avec ceux de l’Europe. Mais d’autres pays, avec des comportements sociétaux hyper numérisés, comme le Japon, par exemple ou la Norvège, vendent aussi beaucoup de journaux papier (612 ventes pour 1000 adultes au Japon, et 576 pour 1000 en Norvège).

Or, il est certain que la presse papier du XXI siècle devra s’adapter au nouveau siècle et à ses nouvelles technologies.

Depuis 10 ans, la quasi-totalité des journaux se sont dotés de sites Internet pour attirer (ou conserver) des lecteurs. Le raisonnement de base était de croire que le nouveau business numérisé compenserait les pertes du journal traditionnel. Le paradoxe est que les versions on-line des journaux sont généralement consultés par des millions des lecteurs mais ce sont des lecteurs qui n’apportent que très peu de revenus au journal. D’une part, la plupart de sites d’information sur Internet sont gratuits (ou, en tout cas, on peut facilement trouver l’information qu’on veut gratuitement) et, de l’autre part, la plupart de revenus publicitaires du Web sont récupérés par les moteurs de recherche (avec Google aisément en tête) et non pas par les journaux.

Par rapport à cela il faut souligner le fait que la presse écrite ne repose pas sur un mais sur trois modèles économiques, souvent reliés entre eux par le support papier (info, publicité et services).  Ainsi, le lecteur, qui s’intéresse au contenu, à l’information du journal, et les annonceurs à la publicité, qui peut intéresser le lecteur. De plus, avec l’importance quotidienne qu’a Internet aujourd’hui seulement l’innovation dans le papier ET sur le Web permettront aux éditeurs de survivre : la transposition à l’identique du papier vers le Web ne fonctionne pas. Les versions Internet des quotidiens papier doivent servir non seulement comme complément des informations mais aussi comme une extension des mêmes. Les qualités interactives du Web (multimédia, vidéo, photo…) doivent être utilisées pleinement en pensant directement au lecteur Internet et pas seulement au lecteur papier. Le papier, quant à lui, doit garder sa condition de valeur ajoutée, d’objet qu’on veut avoir entre nos mains.

Parce qu’il est très possible que le papier restera au cœur de la presse pendant longtemps. À chaque fois qu’un nouveau média arrive, on prédit la mort du précédent. Mais, ni la radio à éliminé le papier, ni la télévision la radio, ni le cinéma la télévision. Par contre, et nous pouvons penser le même par rapport à la percée fulgurante de l’Internet, ce qui est toujours arrivé est que le nouveau média oblige à l’ancien à mieux se définir, à abandonner ses caractéristiques et ses fonctions moins significatives.

Par rapport à cela nous devons nous demander : qu’est ce que le lecteur veut d’un journal papier du XXI siècle ?

Il n’est pas dupe de penser que dans un moment où les médias sont saturés par un excès d’information mal organisée (plus ou, surtout, moins relevant) les lecteurs veulent des critères de sélection conséquents.  Ce qui doit être traité dans les versions papier doit être analysé en détail, même si cela veut dire qu’il y aura moins d’histoires traitées. Ce qui doit apparaître dans les Unes doit être relevant et traité sans complaisance.

En ce sens, ce qu’offre le papier doit être d’une qualité « premium » tandis que tout ce qui relève plus des mass média pourra être traité on-line ou par mobile. De cette façon, le journal deviendra un modèle hybride –offrant une information de qualité adaptée sur tous les fronts-, avec un business plan aussi hybride, qui cherchera des revenus auprès d’une audience plus large mais avec des intérêts particuliers.

Or, ce qui peut changer éventuellement pour les quotidiens papier est justement la fréquence de publication quotidienne. Il est possible que la diffusion des journaux baisse et que pour contrecarrer ce phénomène, en devenant plus pertinents, quelques journaux optent pour changer leur temps de parution. Cependant, il faudrait ajouter que si ce possible changement est une option valable, le seul vrai recours face au déclin du papier est bien dans la pertinence de ses contenus, tant sur le fond que sur la forme (et voir aussi, sur la diversification).

Et la crise ? Certes, on ne peut pas nier que les récentes transformations ont bouleversé le monde du journalisme. Mais parce que des crises il y en a tout le temps, il est utile de se souvenir des mots du réalisateur Nanni Moretti par rapport à la crise du cinéma, ce qui peut nous éclairer un minimum sur le futur d’un journalisme que tout le monde voit aujourd’hui en chute libre :

« Moi je suis né dans la crise du cinéma. Et je ne m’en suis jamais soucié, parce que mon rapport au cinéma n’était pas en crise. Quand on parlait de crise, je tournais mes premiers films. Quand on dénigrait le cinéma italien et qu’on vantait les films internationaux, je réalisais des films italiens. Quand les salles fermaient, j’en ai ouvert une. Au lieu de participer à des colloques plaintifs, j’ai produit des films. Pendant ce temps, ces réalisateurs qui parlaient de crise du cinéma avaient sûrement raison, puisqu’ils n’avaient plus envie de faire des films, de les écrire, de les tourner, de les produire. »

En d’autres mots, le papier, et les possibilités que celui-ci offre pour faire du journalisme de qualité sont encore là. L’innovation, le sens critique et la volonté sont toujours ses meilleurs alliés.

Nicolás Rodríguez Galvis pour Rampazzo et Associés

15/12/2008

L’avenir de la presse, une affaire de volonté

Les très controversés Etats généraux de la presse auront suscité nombre de réactions, du moins parmi les journalistes, et l’agence n’est pas en reste… Dans la revue Medias (n°19 – hiver 2008) et sur Mediapart, Nata Rampazzo et Gérard Desportes livrent leur analyse et proposent de recentrer le débat sur le contenu et son inscription dans la révolution numérique.

Par Gérard Desportes (journaliste à Mediapart) et Nata Rampazzo (designer de presse).

L’anecdote, comme souvent, en dit plus long sur la crise de la presse française que tous les rapports sur le sujet : quand on se rend sur Newseum.org pour y consulter les unes des journaux du monde entier, on y découvre 648 titres envoyés d’Albanie, du Pérou, d’Inde, des Etats-Unis, d’Europe mais… un seul titre français ! Et pas n’importe lequel, La Tribune, c’est-à-dire le dernier quotidien national ayant fait l’objet d’une cession dans des conditions qui, là encore, sont révélatrices d’une activité qui emploie 400 000 personnes… et concourt à la démocratie.
On ne peut mieux signifier la spécificité de la crise de la presse française, son isolement et son « entre-soi » dépressif, elle qui est la plus subventionnée des pays occidentaux et la plus mal distribuée : dans toutes les écoles de journalisme, on apprend à être curieux mais un seul éditeur hexagonal croit utile d’appartenir à cette géographie du « quotidien monde » qu’est devenue le Web… Pourtant, à l’heure de la mondialisation, présenter sur Internet sa « une », qui constitue rien moins que la vitrine d’un journal, ce que ses équipes rédactionnelles offrent de vision, d’émotion, de compréhension du monde, de distraction, devrait être une ardente obligation pour chaque éditeur. Mais pas en France.
Les canards, comme les oiseaux, se cachent donc pour mourir. En décidant le 2 octobre de lancer des états généraux de la presse, Nicolas Sarkozy a sans doute pris une bonne initiative. Tout a été dit néanmoins sur la méthode qui consiste à imposer du sommet un groupe de pilotage de quatre personnes nommées par l’Elysée, encadré par les conseillers du Prince, sans que, ni la composition de ces groupes, ni la publicité des débats, permette de dire ce qui s’y passe. Et que penser d’états généraux sans le peuple lecteur ? Un mois a passé et rien. Ou plutôt, des indiscrétions, des rumeurs sur des secours financiers de l’Etat pour tel ou tel titre, tel secteur. On ne sait rien, en revanche, sur le fond et ce qui devrait être le débat de tous reste une affaire de spécialistes. Mais comment peut-on imaginer sauver un patient de sa neurasthénie sans ouvrir les fenêtres et lui faire respirer l’air du large ?
Bien sûr, la presse est une industrie, mais on ne fait pas un journal comme on fabrique une boîte de petits pois ; il s’agit aussi et surtout d’information, d’opinion publique et de culture. Comment escompter un sursaut sans que la question des contenus ne soit mise sur la place publique et discutée par les citoyens que ces enjeux intéressent ?

L’exception française est criante et elle n’est pas à notre honneur
Partout dans le monde, on expérimente, on invente les supports de demain, où chacun ira d’un lien hypertexte à une vidéo et d’une image à une base de données, sauf dans ces états généraux où l’on gère le patrimoine et accommode les restes davantage que l’on cherche à briser le cercle vicieux. Ce repli est suicidaire.
La révolution numérique accroît encore les écarts. À de très rares exceptions, les sites internet adossés aux journaux hexagonaux n’offrent qu’une pâle copie de ce qui se fait ailleurs. Il n’est pas nécessaire d’aller aux Etats-Unis pour s’esbaudir devant la richesse des contenus multimédia ; en Italie, La Repubblica, avec une vingtaine de sites, montre la voie de ce qu’il est possible de faire. En Espagne ou au Danemark aussi, les sites n’ont rien à voir avec ce qui se fait ou ne se fait pas en France. En termes d’arborescence, de place de la vidéo et de contenus sonores, d’interactivité, le fossé se creuse. L’exception française est criante et elle n’est pas à notre honneur. Cette défaite est collective. Il n’est cependant pas certain que, dans les arrière-salles de ces états généraux, on cherche à modifier le cours des choses. Il reste 70 quotidiens en France. Combien dans dix ans ?
En lançant les états généraux, le président de la République a évoqué la paupérisation du secteur et il a raison, la presse française se débat dans la misère. Le nombre des pages proposées à la lecture avoisine les 90 dans les standards internationaux, il n’est que de 32 chez nous. Les rédactions s’étiolent. Cette pauvreté se manifeste maintenant dans des domaines qui feront la différence demain, le visuel, les bases de données, la relation avec les lecteurs, et c’est grave.
Pourquoi le Web est-il considéré en France comme un média, et un média concurrent qui a coulé la vente des journaux papier, et non comme un outil qui pourrait transformer le métier, améliorant certes la productivité, mais permettant surtout de dégager des moyens pour les investir dans l’enrichissement des contenus ? Dans de nombreux pays, le Web a été placé au centre du travail des journalistes. Il est ici craint, voire diabolisé par les syndicats qui y voient une surexploitation des salariés et par les éditeurs qui ne veulent pas de structures horizontales. Pourtant, travailler en réseau réduit l’espace-temps, permet l’accès à des connaissances, favorise les échanges et crée de la richesse à tous les sens du terme. Mais pas ici. Par exemple, comment expliquer que le Web soit très peu utilisé par les journaux pour tester la communauté de leurs lecteurs (comme le font par exemple La Voix du Nord et Nord Éclair), proposer des sujets à la vente avant de les imprimer, interagir avec cette même communauté dans la couverture d’un événement ? Comment expliquer que le boucher ou le boulanger du coin connaît mieux ses clients qu’un journal ses lecteurs ? Cette façon de subir la crise dépasse l’entendement.

Comment ne pas s’interroger sur la médiocrité de l’interactivité ?
Et comment ne pas remettre en cause la formation telle qu’elle se pratique en France, toujours sur le même modèle, avec les mêmes techniques complètement dépassées. Nos fabriques de chômeurs envoient à l’abattoir des générations de jeunes, toujours plus diplômés. Quel éditeur a réagi pour tenter de prendre le train en marche ? Comment expliquer que très peu de Français se rencontrent dans les séminaires de formation qui s’organisent à Copenhague ou à Milan sur l’avenir de cette profession tandis qu’affluent de tout le continent des designers, des maquettistes, des graphistes multimédia et des journalistes ? L’absence de curiosité, l’uniformisation commence dès la formation. De nouveaux métiers apparaissent, par exemple des développeurs-journalistes, qui compilent des sources dans des bases de données pour en extraire des synthèses intéressant le public, ou des « editor-design » qui déclinent des contenus multimédia et les mettent en scène. Où sont-ils ?
Comment ne pas s’interroger sur la médiocrité de l’interactivité ici, quand par exemple deux cents bloggeurs contribuent à la confection du Gotenborg Post en envoyant au journal articles et photos. Et en Grèce, un journal comme L’Elefteros, grâce à son nouveau design plus dynamique, est parvenu à jeter un pont entre le papier et son site Internet, passant de 40 à 120 000 exemplaires par jour, en jouant sur cette relation nouvelle. Il n’y a aucune fatalité.

Un journal est d’abord une communauté
Tandis que partout dans le monde, on parle convergence des supports, mutualisation des contenus, intelligence collective, en France, on continue de penser catégories professionnelles, droits d’accès différenciés entre niveaux hiérarchiques, contenus spécifiques pour tel ou tel support. Les éditeurs et les rédactions ne parviennent plus à être des entrepreneurs, ils subissent leur propre histoire et il est probable que les journaux (au sens large) ne joueront plus le rôle qu’ils tiennent depuis la Révolution française. Extraordinaire paradoxe de ces états généraux censés voler au secours d’une profession alors qu’ils vont probablement en constater le déclin : éditeurs et journalistes doivent accepter les nouvelles frontières technologiques (avec les conséquences sociales qu’elles induisent sur la mobilité mais aussi sur le droit d’auteur) et les modifications en cours dans la transmission des savoirs et des connaissances. Un journal, quel que soit son support, papier ou numérique, est d’abord une communauté. La presse nationale l’a trop oublié. Malgré ses habitudes un peu « ringardes », comme on dit à Paris, la presse quotidienne régionale montre qu’elle demeure un creuset toujours actif, une réelle agrégation de savoirs, d’histoires, de mémoires bien vivantes. Bref, une communauté qui partage espace social et proximité d’information. Ce qui se passe à La Montagne — convergence du quotidien papier et d’une chaîne de télévision — indique un chemin que d’autres journaux dans d’autres régions empruntent déjà. Il en va de même sur certains sites, réseaux sociaux qui regroupent du texte, du son, de la vidéo en fonction de centres d’intérêts ou de lieux. La cohabitation de journalistes professionnels et de bloggeurs amateurs, le maillage des territoires, la fusion du global et du local, voilà les axes du développement.

Une nouvelle ère s’ouvre pour les quotidiens, qui doit leur permettre de retrouver un rôle moteur. Quel que soit le support, les journaux demeureront des vecteurs importants du développement local, de l’organisation de la société. A condition d’être dans le mouvement de la création, du partage technologique et des valeurs démocratiques… la qualité future d’un média consistera à s’intégrer en profondeur dans le territoire, à susciter toujours plus d’interactivité et de participation. Le journal sera mon journal. Et dans mon journal, j’en aurai plusieurs rassemblés.
Mais comme disait Senèque, « velle non discitur », vouloir ne s’apprend pas. Alors qu’importent les états généraux. Ils passeront. Des mesures d’urgence, de sauvetage, seront prises. Admettons. Mais il faut qu’en toute indépendance et avec une ferme volonté de réforme, éditeurs et journalistes imaginent ensemble de nouvelles manières d’organiser le travail et des relations inédites avec le lecteur.